LCA - Un mode d’exécution ultracontesté aux États-Unis

L’injection létale

Un mode d’exécution ultracontesté aux États-Unis

Par:  Etienne Jacob

Convulsions, agonie, certains détenus condamnés à mort souffrent le martyre quand on leur administre ces drogues dans le corps. Confrontés à l’opposition des laboratoires pharmaceutiques, les États américains peinent à se procurer ces substances à l’efficacité douteuse.

Elle était censée être sans douleur et apaisante. Elle était censée remplacer des pratiques jugées barbares comme la chaise électrique, la pendaison ou la chambre à gaz. L’injection létale est devenue la méthode universelle pour les exécutions aux ÉtatsUnis. Les 31 États qui autorisent encore la peine de mort l’utilisent tous en priorité, mais se heurtent à un problème majeur: son efficacité douteuse. Convulsions, agonie... Certains condamnés mettent parfois plusieurs minutes ou heures à mourir après leur piqûre. Quelles sont les causes de ces ratés? Pourquoi les États américains rencontrent-ils des difficultés à se fournir en drogues mortelles? Le Figaro revient sur cette méthode ultracontestée de mise à mort Outre-Atlantique.

Une méthode apaisante

Aux États-Unis, la peine de mort est autorisée dans 31 États. Ils disposent chacun de leur propre législation en la matière. Mais ils sont soumis au huitième amendement de la Constitution, qui interdit d’infliger des peines «cruelles ou inhabituelles». Le 8 juillet 1999, en Floride, Allen Lee Davis est condamné à la chaise électrique, pour le meurtre d’une femme enceinte de deux enfants. L’exécution est d’une violence rare. Après son électrocution, le prisonnier se retrouve maculé de sang. L’administration prend plusieurs photos du détenu: on y voit Davis mort, le visage violacé, semblant avoir souffert. Les clichés deviennent rapidement publics et créent un scandale dans cet état du sud-est de l’Amérique. Quelques mois plus tard, la Floride abandonne la chaise électrique au profit de l’injection mortelle. Un choix fait progressivement par tous les États américains autorisant la peine de mort. «L’injection létale a été mise en place pour rendre l’exé- cution plus facile pour le personnel. Avec la chaise électrique, il arrivait que la tête du condamné prenne feu. C’était très glauque», se rappelle Anne Denis, responsable de la Commission abolition de la peine de mort d’Amnesty France. Cette injection létale comporte en effet plusieurs avantages. «Cela apaise les familles. Quand elles assistent aux exécutions, elles ont l’impression que leur proche s’est juste endormi», concède Sandrine Ageorges-Skinner, membre de l’association Ensemble contre la peine de mort qu’elle représente au sein de la coalition mondiale contre la peine de mort (WCADP), tout en affirmant que cela donne un «sentiment faux» aux familles. D’autant que l’injection létale s’avère bien moins efficace que les autres méthodes d’exécution. Selon Austin Sarat, auteur du livre Gruesome Spectacles: Botched Executions and America’s Death Penalty (2014), de 1890 à 2010, 7,12% des mises à mort par injection ont été ratées ou se sont mal dé- roulées. Un chiffre plus de deux fois plus important que pour l’ensemble des autres modes (pendaison, électrocution, gaz, peloton d’exécution).

Trouver une veine

Selon Anne Denis, la première cause de ces exécutions ratées réside en la difficulté à trouver une veine dans laquelle injecter la drogue létale: «Souvent, les personnes condamnées à mort sont d’anciens drogués et l’état de leurs veines est particulièrement mauvais». Une information confirmée par Sandrine Ageorges: «On a en effet pas mal d’anciens junkies». Comme en février 2016, dans l’État de Géorgie, lors de la mise à mort de Brendon Jones, 72 ans. «Le personnel a essayé pendant vingtquatre minutes de lui mettre un cathéter dans le bras gauche. Comme ça ne marchait pas, les bourreaux ont passé huit minutes à essayer de l’insérer dans le bras droit. Ça ne fonctionnait pas non plus, alors ils ont à nouveau essayé dans le bras gauche, sans succès. Finalement, le personnel a demandé à un médecin de s’y coller, alors que c’est interdit par le serment d’Hippocrate. Il lui a fallu treize minutes de plus pour placer un cathéter dans l’aine de ce monsieur. Il est mort six minutes plus tard. De la pure barbarie», raconte Anne Denis. Autre cas marquant, en septembre 2009. Romell Broom, alors âgé de 53 ans, est condamné à la peine capitale pour le viol et le meurtre d’une adolescente. Pendant plus de deux heures, l’équipe chargée de son injection mortelle tente de le piquer, mais ne réussit pas à trouver une veine suffisamment visible pour supporter la perfusion. «On m’a enfoncé des aiguilles au moins dixhuit fois dans plusieurs endroits du corps dans le but de m’administrer une injection pour me prendre la vie», racontait le condamné à l’époque. Finalement, la mise à mort a été interrompue. Aujourd’hui, Broom, 60 ans est toujours dans le couloir de la mort. Ses avocats ont tenté de lui éviter une seconde exé- cution, invoquant le huitième amendement. Un appel rejeté par la Cour suprême des États-Unis.

Midazolam

Mais la principale cause de ces échecs à répétition concerne bien les produits utilisés pour tuer les prisonniers. Pour élaborer un cocktail létal, une prison a généralement besoin de réunir trois substances, même si certains États optent pour l’utilisation d’un seul médicament: l’une endort le prisonnier, l’autre paralyse ses muscles et la troisième arrête son cœur. Rassembler ces drogues en un protocole efficace et juridiquement inattaquable est un vrai casse-tête pour les États américains. D’autant que de nombreuses exécutions se sont très mal déroulées ces dernières années, provoquant de vrais doutes autour de l’efficacité des mélanges effectués. Un produit est particulièrement pointé du doigt: le midazolam. Cet anxiolytique est utilisé comme anesthésiant. On lui reproche ne pas plonger suffisamment le condamné dans l’inconscience, entraînant pour lui un risque de grave douleur. En janvier 2014, l’Ohio teste un nouveau cocktail létal sur Denis McGuire, condamné à mort pour le viol et le meurtre d’une jeune femme enceinte. Après sa piqûre, l’homme a commencé à se débattre et à haleter, produisant des sons d’éternuement et de suffocation qui ont duré au moins dix minutes, le poing serré en soulevant la poitrine. Un râle long et profond sortait de sa bouche. Sa mort n’a finalement été officialisée que vingt-cinq minutes après son injection. «Il s’agissait d’un cocktail inédit d’hydromorphone, un antalgique, et de midazolam», explique Anne Denis. «Le dosage était mauvais et ne pouvait qu’entraîner des souffrances insoutenables pour cet homme», dé- plore-t-elle. Le midazolam est aussi à l’origine des souffrances de Clayton Lockett, condamné la même année à la peine capitale pour le viol et le meurtre d’une jeune fille, en Oklahoma. Après son injection, le prisonnier «a commencé à se démener sur son lit de manière épouvantable. Les responsables de l’exécution ont baissé les rideaux pour que les témoins n’assistent pas à la scène», détaille Anne Denis. Lockett meurt finalement 43 minutes plus tard d’une crise cardiaque, et non de son injection. «Cette affaire a fait beaucoup de bruit car l’inhumanité de sa mort était claire», se souvient la spécialiste.

Pénurie de médicaments

Aux États-Unis, les laboratoires imposent à leurs distributeurs de vendre les médicaments qu’ils fabriquent pour un usage mé- dical uniquement. Consé- quence, les États font face à une pénurie de ces substances létales. L’Arkansas avait d’ailleurs prévu, le 17 avril, d’exécuter six prisonniers en dix jours en raison de la proche péremption de ses stocks de midazolam, avant que deux juges ne bloquent ces mises à mort. Les abolitionnistes avait dé- noncé des exécutions «à la chaîne», fondées sur un motif aussi absurde que prosaïque, alors que cet État n’a pas appliqué la peine de mort depuis 2005. «C’est phénomé- nal», bondit Anne Denis. Pour contourner cette pénurie, les États cherchent des alternatives. Comme en 2011, lorsque le Texas a essayé de récupérer du thiopental (un barbiturique pour mettre en veille le cerveau), via une usine du laboratoire Hospira, en Italie. Le gouvernement transalpin avait alors catégoriquement refusé que ces produits soient utilisés pour des exécutions. Dans la foulée, Hospira avait annoncé l’arrêt de la production. «Nous ne pouvons pas prendre le risque d’être tenus pour responsables par les autorités italiennes de cet usage». Même chose quelques mois plus tard, lorsque Lundbeck, un laboratoire pharmaceutique danois, avait refusé que l’un de ses produits, le pentobarbital (un anesthésiant), soit utilisé pour des mises à mort. En octobre 2015, le Texas et l’Arizona sont allés jusqu’en Inde pour se procurer des doses de thiopental sodique, un autre barbiturique. Mais les autorités sanitaires fé- dérales ont rapidement saisi ces envois, les jugeant illégaux. Sandrine Ageorges-Skinner évoque également le cas d’un État américain, qui aurait tenté de récupérer des substances chez un pharmacien iranien basé à Londres, dans des locaux situés derrière une auto- école. «Ils sont prêts à tout», affirme-t-elle. En mai 2016, le géant pharmaceutique Pfizer a annoncé l’interdiction de l’utilisation de ses produits pour des exécutions. Un vrai coup de frein pour les États. «Pfizer fabrique ses produits pour amé- liorer et sauver la vie des patients. Conformément à ces valeurs, Pfizer s’oppose à l’utilisation de ses produits dans des injections létales pour la peine capitale», avait déclaré le groupe dans un communiqué.

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