LCA - Utopique et inefficace

Bachir Messaïtfa, ex-ministre chargé de la Prospective et des Statistiques ph: archive

Proposition d’«un nouveau dinar» par l’ex-ministre de la Prospective

Utopique et inefficace

Par:  Par Dr Abderrahmane Mebtoul

M. Bachir Messaïtfa, ex-ministre chargé de la Prospective et des Statistiques invité au forum d’«Echaâb» le  13 décembre 2017, a souligné la nécessité de lancer un nouveau dinar afin, selon ses dires, de permettre d’absorber toute la masse monétaire qui circule dans l’informel.


Je considère cette proposition  que le gouvernement ne suivra certainement pas, comme une méconnaissance totale tant de la réalité de l’économie algérienne que des fondements  de la valeur d’une monnaie. Car il faut cerner les causes essentielles de la distorsion entre la valeur officielle du dinar et celle du marché, de s’attaquer à l’essence du mal et non aux apparences.

Les sept  raisons du dérapage du dinar  

Premièrement, l’écart s’explique par la faiblesse de la production et la productivité, l’injection de monnaie sans contreparties productives engendrant le niveau de l’inflation. Selon un rapport de l’OCDE, la productivité du travail de l’Algérie est l'une des plus faibles au niveau du bassin méditerranéen. Le tissu industriel, que certains voudraient redynamiser, sans vision stratégique, selon l’ancienne vision mécanique, sans tenir compte des nouvelles mutations technologiques et managériales mondiales, est une erreur stratégique que l’Algérie risque de payer très cher à moyen terme. L’industrie représentant moins de 6% du PIB  en 2016 et sur ces 6% 95% sont des PMI/PME non concurrentielles, des surcoûts dévalorisant indirectement la valeur du dinar. A cela, s’ajoutent la non proportionnalité entre la dépense publique et le faible impact, et le taux de croissance moyen malgré une dépense de fonctionnement et équipement évaluée à plus de 1 000 milliards de dollars entre 2000/2016 n’ayant pas dépassé 3% alors qu’il aurait dû dépasser les 8/10%, sont source d’inflation. 

Deuxièmement, l’écart s’expliquant par la diminution de l’offre du fait que la crise mondiale, combinée avec le décès de nombreux retraités algériens, a largement épongé l’épargne de l’émigration. Cette baisse de l’offre de devises a été contrebalancée par les fortunes acquises régulièrement ou irrégulièrement par la communauté algérienne localement et à l’étranger qui font transiter irrégulièrement ou régulièrement des devises en Algérie, montrant clairement que le marché parallèle de devises est bien plus important que l’épargne de l’émigration. Ces montants fonctionnant comme des vases communicants entre l’étranger et l’Algérie, renforcent l’offre. Il existe donc un lien dialectique entre ces sorties de devises dues à des surfacturations et l’offre, sinon cette dernière serait fortement réduite et le cours sur le marché parallèle de devises serait plus élevé, jouant donc, comme amortisseur à la chute du dinar sur le marché parallèle.

Troisièmement, la demande provient de simples citoyens qui voyagent : touristes, ceux qui se soignent à l’étranger et les hadjis du fait de la faiblesse de l’allocation devises dérisoire. Mais ce sont les agences de voyages qui, à défaut de bénéficier du droit au change, recourent elles aussi aux devises du marché noir étant importateurs de services. Majoritairement, elles exportent des devises au lieu d’en importer comme le voudrait la logique touristique comme en Turquie, au Maroc ou en Tunisie.

Quatrièmement, la forte demande provient de la sphère informelle qui contrôle 40/50% de la masse monétaire en circulation (avec une concentration au profit d’une minorité rentière) et 65% des segments des différents marchés : fruits/légumes, de la viande rouge /blanche- marché du poisson, et à travers l’importation utilisant des petits revendeurs le marché textile/cuir. Il existe une intermédiation financière informelle loin des circuits étatiques, expliquant le résultat mitigé pour ne pas dire échec de la mesure de l’ex-ministre des Finances d’intégrer ce capital argent au sein de la sphère réelle. 

Cinquièmement, l’écart s’expliquant par le passage du Remdoc au Credoc, instauré en 2009, a pénalisé les petites et moyennes entreprises et n’a pas permis de juguler comme cela était prévu la hausse des importations qui ont doublé depuis 2009 ,tout en renforçant les tendances des monopoleurs importateurs. Nombreux sont les PME/PMI pour éviter les ruptures d’approvisionnement qui ont dû recourir au marché parallèle de devises. Le gouvernement a certes relevé à 4 millions de dinars, au cours officiel, la possibilité du recours au paiement libre pour les importations urgentes, mais cela reste insuffisant. 

Sixièmement, beaucoup d’Algériens et d’étrangers utilisent le marché parallèle pour le transfert de devises, puisque chaque Algérien a droit à 7 200 euros par voyage transféré, utilisant leurs employés algériens pour augmenter le montant, assistant certainement, du fait de la méfiance, à une importante fuite de capitaux de ceux qui possèdent de grosses fortunes. 

Septièmement, pour se prémunir contre l’inflation, et donc la détérioration du dinar algérien, l’Algérien ne place pas seulement ses actifs dans le foncier, l’immobilier ou l’or, mais une partie de l’épargne est placée dans les devises. En effet, beaucoup de ménages se mettent dans la perspective d’une chute des revenus pétroliers, et vu les fluctuations erratiques des cours d’or, achètent les devises sur le marché informel.

Avoir une vision stratégique  pour asseoir une économie productive

La dévaluation rampante du dinar sur le marché officiel, où le cours est passé de 5 dinars un dollars en 1974 à 115 dinars en décembre 2017 un dollar, contredit les lois élémentaires de l’économie où toute dévaluation en principe devrait dynamiser les exportations. En Algérie, le dérapage du dinar a produit l’effet contraire montrant que le blocage est d’ordre systémique et que les mesures monétaires sans les synchroniser à la sphère réelle seront sans effets. L’Etat dérape (la Banque d’Algérie parle de glissement) le dinar pour voiler l’importance du déficit budgétaire, biaisant les comptes publics. On voit que lorsque le cours du dollar baisse et le cours de l’euro hausse, la Banque d’Algérie dévalue, pour des raisons politiques à la fois le dinar par rapport tant au dollar que de l’euro alors que le dinar, dans une véritable économie de marché, devrait s’apprécier par rapport à la monnaie internationale qui se déprécie. Pourquoi cet artifice comptable ? La raison essentielle est qu’en dévaluant le dinar par rapport au dollar, nous aurons une augmentation artificielle de la fiscalité des hydrocarbures, et la fiscalité ordinaire à travers la taxe des produits importés, sachant que les besoins des entreprises publiques et privées dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15% sont importés. Car les recettes des hydrocarbures sont reconverties en dinars, passant, par exemple, de 75 DA un dollar à 115 dinars un dollar. Idem pour les importations libellées en monnaie étrangère, les taxes douanières se calculant sur la partie en dinars, cette dévaluation accélérant l’inflation intérieure. Tout cela voile l’efficacité réelle du budget de l’Etat à travers la dépense publique, et avait gonflé par le passé artificiellement le fonds de régulation des recettes calculé en dinars qui s’est épuisé fin 2017. L’inflation étant la résultante, cela renforce la défiance vis-à-vis du dinar où le cours officiel se trouve déconnecté par rapport au cours du marché parallèle traduisant le cours réel du marché.

Des mesures  bureaucratiques sans vision stratégique, comme cette proposition de l’ex- ministre  de la Prospective reposant sur l’illusion monétaire  auront les effets négatifs  en accroissant la méfiance vis à vis de la monnaie nationale, les lois économiques étant insensibles aux slogans politiques. Car la monnaie constitue avant tout un rapport social EN fonction du niveau de développement économique et social, traduisant la confiance ou pas entre l’Etat et le citoyen. Les distorsions entre le marché officiel et le marché informel traduisent la faiblesse d’un tissu productif local qui ne repose pas sur l'économie productive qui en ce XXIe siècle, repose sur l’économie de la connaissance. Combien d'entreprises algériennes privées et publiques font de la recherche développement R-D) ? Je conseille au gouvernement de concilier équité et flexibilité du marché du travail et à mes amis du patronat non de distribuer de l'argent pour certains jeunes mais de favoriser la formation tenant compte des nouvelles mutations technologiques mondiales. Car le redressement du dinar passe par des entreprises performantes innovantes (coûts –qualité) privées locales/internationales, entreprises publiques sans distinction en levant toutes les entraves bureaucratiques. . Cela implique  la réforme des institutions, du système financier, du système socio-éducatif et du foncier. Il ne faut pas se tromper de cibles pour paraphraser les militaires, les tactiques devant s’insérer au sein d'objectifs stratégiques. Quitte à me repérer, les mesures monétaires proposées seront  inefficaces devant avant tout s'attaquer au fonctionnement de la société. L’Algérie sera ce que les Algériens voudront qu’elle soit. La nouvelle vision stratégique  pour améliorer la valeur du dinar  sera de privilégier l'économie de la connaissance, le développement des «libertés» afin d’améliorer le climat des affaires, supposant une nouvelle gouvernance centrale et locale réalisant la symbiose Etat-marché. 

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